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Introdução: Lescadron de la Mort
 

Ce livre est un long reportage sur les activités d'un des groupes de policiers qui pratiquent,  dans la plupart des grandes villes brésiliennes, la liquidation sommaire et sans jugement  de personnes « tombées en disgrâce aux yeux de la police ».

 

Il est très difficile de préciser le nombre des victimes des divers « Escadrons de la mort »,  nom que ces .groupes se donnèrent à eux-mêmes. Les calculs les plus modestes  concluent que, depuis 1964, au moins sept cent quarante personnes laissèrent leur vie  dans ces exécutions sommaires. Certains journaux, dont le Jornal do Brasil du 20 avril  1970, indiquent cependant comme le plus probable le chiffre de quatorze cents victimes ;  un millier de celles-ci auraient été assassinées à Rio de Janeiro et dans les petites villes avoisinantes (région traditionnellement violente) et environ deux cents à Sâo Paulo, la plus  grande ville du pays où l'Escadron de la mort est commandé par le commissaire Sergio  Paranhos Fleury, un des personnages centraux de ce livre.

 

Généralement, les victimes sont exécutées pendant la nuit et les corps abandonnés près  d'une vieille route ou dans un terrain vague des environs de la ville. Sur les corps se  trouve la plupart du temps la signature de l'exécuteur : EM (Escadron de la mort) et son insigne : un crâne et deux tibias croisés. C'est l'Escadron lui-même qui, à travers un porte- parole, annonce par téléphone aux journaux l'exécution ainsi que l'endroit où se trouvent  les cadavres. 

 

Les victimes appartiennent presque toujours aux couches les plus défavorisées de la  population : les habitants des favelas. Un grand nombre de ces exécutés sont des jeunes  de moins de vingt ans, presque tous noirs ou mulâtres. Les premières victimes, et  seulement les premières, étaient des bandits de renom ; ils furent exécutés soit parce  qu'ils s'en étaient pris à la police de façon trop arrogante, soit parce qu'ils avaient assassiné des policiers.

 

Ces exécutions, qui datent des années 1964-1965, furent encouragées par le  gouvernement et reçues avec indifférence et même un certain soulagement par une  bonne partie de la classe moyenne et de la haute bourgeoisie ; la presse à sensation  relata les faits avec les couleurs vives d'un héroïsme vulgaire ; les bases psychologiques étaient ainsi établies pour faire accepter l'idée de la « solution finale » applicable à la  partie de la population brésilienne qui était considérée comme « marginale » ou «  antisociale ». A partir de ce moment-là, les « principes » de l'Escadron de la mort vinrent s'incorporer dans la « philosophie » répressive de la dictature brésilienne ; ils servaient en  effet au mieux une.entreprise de dégradation et de démoralisation délibérée de la  sensibilité populaire. 

 

L'exécution de ces quelques grands bandits déclencha un vaste et monstrueux  mécanisme répressif, les victimes suivantes étant des « marginaux » de moindre  envergure, dont plusieurs centaines furent massacrés ; par une évolution logique et  implacable, les Escadrons de la mort s'attaquèrent ensuite aux activistes de gauche ; ils  tuèrent des membres de groupes de guérilla urbaine, des leaders syndicaux, des  intellectuels, des artistes, des journalistes. Ce genre de phénomène (ce qu'au Brésil on  appelle le phénomène « Escadron de la mort ») n'est pas le monopole de la dictature brésilienne. Il existe aujourd'hui des Escadrons de la mort parfaitement organisés en  Uruguay et en Argentine (ceux-ci directement inspirés des Escadrons brésiliens) mais  aussi dans d'autres pays d'Amérique latine et aux États-Unis, où tous les leaders des  Black Panthers furent exterminés au moyen d'une technique répressive identique.

 

Ce livre décrit et analyse le phénomène tel qu'il s'est déclaré au Brésil, et plus  précisément à Sâo Paulo. De cette description ressortira clairement que l'Escadron de la  mort est né en même temps que l'actuelle dictature ; mais que ses origines les plus profondes ainsi que celles de la dictature elle-même remontent à un long passé de «  violence de classe ». Après la découverte du Brésil par les Portugais, en 1500, la violence  prend la forme d'un génocide des populations indigènes. 

 

Inadaptables au travail d'esclave, les Indiens sont décimés par des aventuriers partis à la  recherche de l'or et de pierres précieuses ; plus tard, par des colons qui s'emparent de  leurs terres. Au temps de la découverte, on comptait au Brésil un million d'indigènes, on n'en dénombre plus aujourd'hui que cinquante mille environ. La présence des Jésuites,  arrivés au Brésil avec les premières forces d'occupation, ne les préservèrent pas du  massacre. Tout aussi inefficace fut l'action de quelques officiers de l'armée brésilienne qui, en ce xx" siècle, proposèrent une politique de protection des indigènes rémanents. Le  génocide se poursuivit et reçut même une nouvelle impulsion à partir de 1969, à la suite  de la décision du gouvernement brésilien de construire de nouvelles routes en Amazonie  dans les délais les plus courts. L'attitude officielle vis-à-vis des Indiens a été reformulée  es termes symptomatiques de « Politique de l'intégration de l'Indien ». 

 

Les experts calculent que cette intégration, au rythme exigé par cène nouvelle poussée «  de la civilisation et du progrès » en Amazonie (poussée à laquelle participent plusieurs  grandes entreprises internationales à la recherche des minerais de plomb, d'aluminium et  de fer), conduira à l'extinction totale des Indiens du Brésil en moins de dix ans. « Dans la  littérature brésilienne officielle, écrit l'historien Caio Prado Junior, cette chasse à l'homme  par l'homme qui, par ses proportions, trouve peu d'exemples parallèles dans l’histoire mondiale, figure comme le symbole glorieux des épopées bandeirantes. »1 

 

Le camouflage du caractère violent de l'histoire brésilienne ne s'est pas limité au génocide  des Indiens ; on a également toujours cherché à nier l'existence de la violence sociale. •Le  plus grand pays d'Amérique latine, plus grand que toute l'Europe et comptant aujourd'hui  cent millions d'habitants, pays dont le climat est doux et la nature généreuse, se créa une  image d'après laquelle le Brésilien est un « homme cordial », la nation « pacifique », la  société une « démocratie raciale », fruit d’un mélange tolérant de Blancs, de Noirs et  d'Indiens. Ce fut cette image du Brésil qui arriva en Europe à travers des ouvrages  académiques apparemment respectables, tandis que dans le pays même, la vérité  historique (qualifiée de « subversive ») était bannie de l'enseignement officiel. 2 

 

Du génocide des Indiens — inévitable, d'une certaine manière, dans la confrontation entre  l'expansionnisme « messianique » européen de l'époque des découvertes et les peuples  primitifs — on passa à l'exploitation esclavagiste des Noirs. Trois millions d'entre eux furent arrachés à leurs communautés africaines (où ils vivaient en régime de communisme  tribal) pour venir constituer une main-d'oeuvre gratuite dans les grandes plantations de  canne à sucre, au cours des premières décennies de la colonisation. La tragédie de ces Noirs, dégradés, d'un jour à l'autre, d'hommes à bêtes, fut aussi terrible que celle des  Indiens.

 

« Comment dresser les esclaves ou bêtes », peut-on lire sur un texte officiel de l'époque.  En effet, ces Noirs ne jouissaient même pas de la protection de l'Église. L'Église  catholique ne se proposa pas de catéchiser des gens, auxquels était réservé le statut  particulier de « chose ». Il s'agit là de l'aliénation à son état le plus pur, de la violence de  classe dans sa forme la plus brutale. Les Noirs se révoltèrent, spécialement dans le Nord- Est du Brésil, où se concentraient les premières entreprises coloniales — les grandes  plantations de canne à sucre. Ils s'enfuirent à l'intérieur de la brousse où ils formèrent des  villages atteignant parfois vingt mille habitants et occupant jusqu'à vingt-cinq mille  kilomètres carrés de terres.

 

Ces refuges d'esclaves appelés quilombos constituaient des pôles d'attraction pour les  autres esclaves, et les expéditions punitives des Blancs ne se firent pas attendre. Le plus  grand de ces villages, le quïlombo dos 'Palmarès, résista durant cinquante ans, dans la  seconde moitié du XVIIe siècle, repoussant seize expéditions. Il fut finalement écrasé,  grâce à l'intervention d'anciens bandeirantes paulistes, fort expérimentés dans la chasse à  l'Indien. Le grand chef des Palmarès, Zumbi, ainsi que des centaines de ses fidèles furent  abattus. L'esclavagisme fut aboli en 1888, après une longue période de transformations  dans la production du sucre. A la suite de la chute croissante de cette production, il  devenait plus économique pour les patrons de louer que de posséder des esclaves qu'il  était forcé de loger et de nourrir tous les jours, même les jours où il n'y avait pas de travail.  En outre, les enfants des esclaves, d'après la nouvelle loi, ne pouvaient plus être vendus.  Ils étaient libres.

 

Mais cette libération, décidée en fonction des intérêts des propriétaires terriens, jeta deux  millions de Noirs, dépourvus du moindre bien matériel, culturel ou intellectuel, hors de la  structure économico-sociale de l'époque. Ce sont les enfants et les petitsenfants de ces  Noirs qui forment, aujourd'hui, l'immense armée des travailleurs manuels, des  domestiques et des chômeurs du Brésil, à côté de quelques couches défavorisées de la  population blanche. Il est exact que les seigneurs de la terre pratiquèrent des relations de  type paternaliste vis-à-vis de leurs esclaves. Ainsi, ne trouve-t-on nulle part dans l'Empire  colonial portugais une doctrine de la suprématie blanche 3, au contraire de ce qui se passa  dans la colonisation anglo-saxonne. Mais la « marginalisation » massive des Noirs et des  mulâtres persiste au Brésil, précisément parce que la structure sociale était la même dans  les deux cas. Au Brésil, un Noir est associé automatiquement à l'idée de « pauvre » ou de  « marginal », de bandit ; une femme noire, à l'idée de « domestique » ou de « prostituée ».  Les seules exceptions se situent dans deux domaines bien spécifiques : la musique et le  football. Nous pouvons constater le même phénomène aux États-Unis 4. Une autre  exception, au niveau régional celle-là : Salvador de Bahia, où la contribution noire dans les  pratiques religieuses, dans la culture populaire et dans la tradition fut tellement importante  qu'elle finit par s’imposer. 

 

Ce qui n'empêche pas l'aristocratie urbaine de Salvador d'être exclusivement blanche 5. Le fait même que l'esclavagisme ait pris, au Brésil, une apparence « bénigne », au  contraire de la forme « maligne » qu'il prit aux Etats-Unis, retarda notablement une prise  de conscience de la part du Noir brésilien. Ce qui ne rendit pas la blessure moins profonde. Le Noir brésilien souffre, lui aussi, de la condition décrite par Julius Nyerere,  président de la Tanzanie : « Aujourd'hui le problème fondamental de chaque Noir est le  suivant : il se considère inférieur au Blanc. » Le Noir nord-américain est en train de surmonter cette situation négative à travers des prises de position du type de : « Black is  beautiful » ; tandis que le Noir africain y parvient à travers sa lutte quotidienne contre ce  qui reste du colonialisme et contre le néo-colonialisme.

 

Le Noir brésilien constitue l'écrasante majorité des populations des favelas, véritables  quilombos modernes. A Rio de Janeiro, ces favelas abritent un million de personnes dans  des conditions de vie des plus inhumaines : sans eau, sans électricité, sans gaz, sans égouts, sans écoles, etc., etc. C'est dans ces milieux que se recrutent les criminels et les  voleurs, renforçant ainsi le préjugé de la société blanche. Celle-ci marginalise  délibérément les Noirs (non seulement parce qu'ils sont noirs, mais parce que le modèle  économique brésilien implique nécessairement la « marginalisation » d'une large partie de  la population). Lorsque les habitants de ces quilombos modernes provoquent le trouble au  sein de l'establishment blanc, lorsque le nombre des crimes augmente, cet establishment  réagit comme au XVIIe siècle : il suscite des expéditions punitives dans les favelas  (l'Escadron de la mort) ; ces expéditions ne peuvent cependant pas être considérées  comme nettement négrophobes comme le sont les lynchages dans le Sud des États-Unis ;  elles constituent plutôt un des aspects de la violence généralisée contre les masses «  marginalisées », non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes.

 

A la campagne, la violence de classe s'est exercée d'une manière ferme et constante tout au long de l'histoire du Brésil. Les révoltes paysannes se comptent par dizaines, surtout  durant la seconde moitié du siècle dernier. Dans le Nord-Est, où la terre est le monopole  d'une oligarchie féodale, ces révoltes prirent souvent la forme d'une manifestation  mystique, comme le fut, par exemple, la célèbre révolte de Canudos, dirigée par l'illuminé  Antonio Conselheiro ; l'armée ne vint à bout des révoltés qu'à la quatrième expédition  punitive qui laissa derrière elle quelque trois mille morts 6.

 

Au moment où la structure oligarchique rurale était en pleine décadence, — avec la chute  de rentabilité des usines de sucre et l'appauvrissement des terres, — la réaction paysanne  contre l’oppression prit aussi la forme d'un banditisme rural, le cangaço, qui connut son  apogée dans les années vingt de ce siècle ; la révolte d'Antonio Conselheiro et le cangaço  peuvent être considérés comme des formes de guérilla rurale — même si le cangaço finit  souvent par se mettre au service des seigneurs de la terre.

 

Non seulement dans le Nord-Est, avec ses vingt millions d'habitants, mais aussi dans une  grande partie de l'intérieur brésilien, qui comptait il n'y a pas si longtemps soixante pour  cent de la population totale du pays, le pouvoir politique est directement lié à la propriété  des terres, aux grands entrepôts, au commerce et aux moyens de transport. C'est ce  qu'on appelle au Brésil le « régime des colonels », les seigneurs de la terre portant le titre  honorifique de « colonels ». Le mécanisme d'un tel régime est simple : le colonel, en  échange des voix qu'il assure, par son autorité locale, aux politiciens siégeant au  Parlement et au Sénat fédéraux, reçoit d'eux le pouvoir de nommer le juge, le préfet, le  chef de la police locaux. A ce pouvoir politique, les colonels voulurent cependant offrir une  assise plus concrète : ils engagèrent des jagunços, sorte de gardes du corps constituant  une vraie police, une authentique armée, dont la mission était d'éliminer les ennemis du  colonel et de chasser de leurs terres les paysans qui ne respectaient pas ses ordres. Ces  conditions de vie humiliantes et misérables ainsi que des sécheresses particulièrement  rigoureuses provoquèrent, dans les années trente, un exode vers le littoral où se trouvent  la plupart des grandes villes, exode comparable à celui qu'a provoqué la révolution industrielle en Angleterre. Les villes les plus recherchées furent naturellement Rio de  Janeiro et Sâo Paulo, où ces migrants vinrent grossir extraordinairement la population des  favelas. Quelques-uns ne dépassèrent pas Recife, capitale du Nord-Est (un million d'habitants) où ils s'installèrent dans les mocambos, habitations lacustres, et où ils allaient  vivre ce que l'on appelle le « cycle du crabe » : ils se nourrissent de crabes, puis ils  défèquent dans l’eau, dans cette même eau où vivent les crabes qui se nourrissent de ces matières fécales... Dans ces mocambos habitent quatre cent mille personnes. Dans le  Nord-Est du Brésil, l'espoir de vie est de vingtsept ans ! Aux migrations originaires du  Nord-Est viennent s'ajouter les migrations sudistes, provoquées par une stagnation dans  la culture du café à la suite de la crise mondiale de 1929.

 

Pendant ces années-là, la population de Rio doubla et celle de Sâo Paulo décupla ! Le  migrant, le retirante, qui est passé directement de la campagne à la grande ville, a gardé  dans son esprit, consciemment ou La police brésilienne a une tradition particulière de  violence puise ses origines dans le passé colonial et dans le « régime des mels », dont  nous trouvons un exemple particulièrement caractéque dans les huit années de dictature  (1937-1945) qui sont ées dans l'histoire sous la dénomination de Estado novo (État veau),  d'inspiration mussolinienne. VEstado novo est né d'une série de soulèvements de jeunes iers de l'armée qui, depuis les années vingt, ont cherché à >ver les structures du pays.  Idéologiquement imprécis, ce mouient finit par pencher du côté du fascisme, la doctrine  ascendante 'époque ; tandis qu'un groupe dissident de la gauche, dirigé par apitaine Luis  Carlos Prestes, futur secrétaire général du parti muniste brésilien, s'engageait dans une  longue vie d’opposition, 'lupart du temps dans la clandestinité et dans les prisons de ado  novo. 

 

Le dictateur d'alors, Getulio Vargas, politicien habile, capable aanceuvrer les divers  composants de la classe dominante, mit larche un processus de centralisation politique,  en octroyant au reniement fédéral de nouveaux pouvoirs. [1 créa alors le Service national  d'informations (espionnage ne) avec l'aide du F.B.I. américain et dissolut les principales :es des États. Puis il mit sur pied des syndicats selon le modèle ste, dépendant  totalement de l'appui officiel, donc vulnérables, uctura le secteur agraire et tenta, par tous  les moyens, de :aire la classe moyenne ascendante, en jetant les bases d’un it  bureaucratique nouveau » où rAdrninistration publique était, >artie, aux mains des civils,  inaugurant ainsi un régime de actions, de racket, de corruption. în même temps, YEstado  novo réprima toute forme d’opposition ique et plus de vingt mille personnes furent  incarcérées dans de nombreuses îles-prisons, navires-prisons et dans de traditionnels pénitenciers. Des écrivains, comme Graciliamo Ramos, des leaders syndicaux et  politiques, comme Carlos Marighella et Luis Carlos Prestes, furent arrêtés et torturés. Le  chef de la police de Rio de Janeiro, le capitaine Filinto Strubling Millier, actuel président du  Sénat, introduisit alors au Brésil la pratique généralisée de la torture des prisonniers politiques (la torture des prisonniers de droit commun a toujours existé) 7. Parmi les «  nobles » gestes de Filinto Muller, on compte sa décision de livrer la femme de Luis Carlos  Prestes, Olga Benario Prestes, à la Gestapo. Olga, d'origine juive, était enceinte quand elle fut assassinée. Ce sinistre chef de police détenait des pouvoirs tout à fait exceptionnels et ne répondait de ses actions que devant Getulio Vargas.

 

La police de Rio, plus que toute autre police brésilienne, est devenue la dépositaire des  traditions fascistes de YEstado novo, l'ancienne capitale fédérale étant le foyer national  des conspirations politiques, le centre de la bureaucratie civile et militaire, le rendezvous des oligarques ruraux toujours « absents » de leurs domaines. Ce fut précisément à Rio  que, treize ans après la chute de YEstado novo, se vérifia la première manifestation de ce  que l’on peut déjà appeler un Escadron de la mort, à la suite d'une décision du  commandant de la police de Rio d'alors, le colonel Amaury Kruel (celui-là même qui,  devenu général et commandant de la 2e armée de Sâo Paulo, décida en 1964 du sort du  coup d’État militaire, en adhérant en dernière minute aux généraux insurgés).

 

A cette époque-là, Rio de Janeiro vivait ses derniers moments de capitale du pays — le  président Kubitschek avait déjà commencé la construction de Brasilia. Dans les environs  de Rio, dans la région de la Baixada Fluminense, la violence était devenue monnaie  courante ; c'était même l'apanage de certains politiciens corrompus, le député Tenorio Cavalcanti par exemple, assassin avoué qui se vantait de porter toujours une mitraillette  sur lui. Dans la capitale elle-même, on constatait une augmentation constante de la  criminalité. Amaury Kruel créa alors le Grupo de Diligências Especiais (Groupe de missions spéciales), constitué par des policiers appartenant aux effectifs du pénitencier le  plus tristement célèbre de Rio, YInvernada da Olaria, véritable camp de concentration  situé dans les faubourgs de la ville. La direction du groupe fut confiée à un certain Cecil Borer, fasciste notoire. Le groupe agissait comme un commando, exécutant des assassins  et des voleurs considérés comme dangereux.

 

Cette politique d' « élimination physique », décrite par Amaury Kruel comme étant « la  forme la moins chère de combattre le crime », était appliquée de manière sélective. On  choisissait les victimes et on essayait de garder une certaine apparence légale, en simulant toujours la légitime défense. Les exécutions furent cependant peu nombreuses.  Bien que la création du groupe n'ait point suscité de protestations parmi la population, il ne  fit cependant pas long feu. Peut-être parce que le Brésil vivait alors l'époque la plus  démocratique de son existence. Le président de la République, Juscelino Kubitschek,  lançait alors son « plan pour le développement », qui comptait sur une forte participation  de capitaux étrangers ; il faisait construire Brasilia, jetait les bases des industries  automobile et navale et ouvrait de nombreuses routes vers l'Ouest. C'est aussi l'époque  où certains secteurs de la population rurale s'intègrent à la vie politique du pays, gtâce  précisément à ces nouvelles voies de communication et au « boom » provoqué par le «  plan pour le développement » ; une époque de pénétration impérialiste mais aussi d'éveil   politique, qui favorisa l'apparition de nouveaux dirigeants, plus conscients de la dépendance croissante du pays vis-à-vis du capital nord-américain et offrant à l'électorat  des solutions alternatives, de protection des richesses naturelles et d'intégration des  grandes masses paysannes aux mécanismes de l'économie de marché.

 

En 1955, surgirent dans le Nord-Est les Ligues paysannes de Francisco Juliâo, dans la  tradition des anciennes révoltes paysannes de la région ; dans le triangle industriel du Sud  (Sâo Paulo, Rio de Janeiro, Belo Horizonte), le prolétariat entrait dans un processus lent  mais sûr d'organisation de classe et de politisation, où la lutte quotidienne contre une  inflation galopante (qui atteignit 35 % par an) et pour la défense du pouvoir d'achat, joua  un rôle moteur déterminant.

 

Ces forces populaires évoluèrent vers une forme d'action assez vague, s'assodant à un «  Mouvement pour les réformes de base *, qui demandait la distribution des terres, la  limitation du pouvoir du capital étranger, l'intégration des grandes masses marginalisées  dans l'économie de marché, le droit de vote pour les analphabètes. Pourtant, ce  mouvement grandit et enregistra, dans les années qui suivirent, l'adhésion de certains  secteurs de la bourgeoisie nationale, de l'Église catholique (à l'avant-garde de laquelle on  trouvait l'archevêque de Récife, Helder da Câmara), des mouvements d'étudiants, des  syndicats et des paysans (qui, pour la première fois dans l'histoire du pays, réunissaient  des congrès exclusivement paysans).

 

Les forces de droite réagirent, évidemment, et s’organisèrent autour de l'oligarchie rurale,  du capital étranger, de la fraction de droite de l'Église catholique et des forces armées. A  Rio, on assista à la formation des premiers groupes fascistes paramilitaires, sous la  irection d'un politicien très connu, Carlos Lacerda. Très significativement, un vaste accord  de coopération fut signé entre les polices brésilienne et américaine. En 1962, une  polarisation s'est déjà installée dans la vie politique, ainsi que le prouve l'élection de  plusieurs gouverneurs d'Etat d'orientation nettement populaire, comme Miguel Arraes, à  Pernambuco, capitale du Nord-Est ; Mauro Borges, à Goias, État au coeur du Brésil, au  centre duquel se trouve Brasilia ; Lionel Brizola, à Rio Grande do Sul, qui obtiennent de  vrais triomphes et ouvrent la voie à de nouveaux et jeunes leaders. A Rio, Carlos Lacerda  parvient à se faire élire, en stimulant les instincts de peur de la petite bourgeoisie, et  conspire presque ouvertement contre le président Joâo Goulart (leader populiste arrivé au  pouvoir après la démission du président Janio Quadros, dont il était le vice-président) et  contre le Mouvement pour les réformes de base. Autour de lui se groupent les fascistes  cariocas 8 les plus influents, parmi lesquels Gustavo Borges, nommé par Lacerda,  secrétaire de la Sûreté du gouvernement de Guanabara. (Après le transfert de la capitale fédérale vers Brasilia, la ville de Rio est devenue un État : l’État de Guanabara.) Quelques  mois plus tard, un scandale éclate : la police de Rio de Janeiro, en ayant assez de  s'occuper des mendiants (pour la plupart des migrants qui n'avaient pas trouvé de travail)   qui « infestaient » la ville, décida de les éliminer en les noyant, bien ficelés, dans un fleuve  voisin, la Guarda. Le scandale fut énorme : dix-neuf victimes prouvées ! Et l'avant-garde  fasciste dut, en conséquence, opérer une retraite tactique.

 

Le gouverneur Carlos Lacerda, qui s'était forgé une clientèle, surtout dans la classe  moyenne, en dénonçant « la corruption des politiciens populistes », se vit dans l'obligation  d'ordonner l’ouverture d'une enquête. Enquête dont la conclusion fut la suivante : le  massacre des mendiants fut l'oeuvre de quelques policiers petits gradés et ni la direction  de la police ni le gouvernement de l’Etat n'y étaient pour quelque chose… 

 

L'Escadron de la mort surgit, sous la forme qui le rendit célèbre, immédiatement après le  coup d'État de 1964 qui renversa le gouvernement de gauche et ouvrit la longue période  de dictature militaire, aujourd'hui encore en place. La victoire des forces de droite libéra  les instincts les plus bas de la fraction de la petite bourgeoisie sympathisante du fascisme  et des éléments les plus violents du système répressif policier et militaire. Les premiers  mois de la dictature fut le temps des règlements de comptes, de la chasse aux leaders  populaires, aux dirigeants syndicaux, aux étudiants, aux députés nationalistes et de  gauche, aux gouverneurs et politiciens n'ayant pas adhéré au nouveau régime.

 

Ce n'est pas le moment de faire le bilan de ces neuf années de dictature militaire 9, mais il  nous semble intéressant de souligner quelques-uns des aspects de ces premiers temps  de répression qui pourront aider à mieux éclairer le phénomène Escadron de la mort. Les  généraux ressuscitèrent les méthodes de ÏEstado novo, de Getulio Vargas. Tout d'abord,  les arrestations en masse et les « disparitions » de nombreux militants de gauche, puis la  torture des prisonniers politiques, et la censure de la presse, facteur prépondérant de la  dégradation de la conscience populaire.

 

A ce caractère délibérément brutal de leur politique, les généraux voulurent cependant  ajouter un élément modérateur : le puritanisme. Hypocrite comme tous les puritanismes.  Un exemple : la torture était fornellement condamnée par les militaires au pouvoir, ce qui  n'empêda pas qu'elle soit toujours et de plus en plus employée.

 

La violence le s'est pas manifestée dès les premières heures de la dictature dansles  formes qu'on lui connaît aujourd'hui. Celles-ci s ont le fruit d'un processus continu, au  cours duquel les chances d'une participatiin du peuple à la vie de la nation ont été peu à peu annihilées. 

 

Comme tout régime fasciste, le régime brésilien actuel opère une mystification des vrais  problèmes. Ce n'est pas, en effet, rélimination physique les « déviants » qui peut remédier  aux vices d’un système social fcidé sur la marginalisation de plus de la moitié de la  population dupays, puisque c'est cette marginalisation elle-même qui engendre la pègre. A  l'origine de l'Escadron, il y a l'assassinat d'un célèbre inspecteur de la x>lice de Rio, Milton  Le Cocq, par un non moins célèbre bandit, (ara de Cavalo (Tête de cheval). Les collègues  de Le Cocq déciden de venger sa mort et, commandés par l’inspecteur Euclides  Nascimoito, ils exécutent Cara de Cavalo. Au début de 1965, ces mêmes policiers  décident de « légaliser » leur action en criant un club auquel ils donnent le nom de Écurie  Le Cocq ou Escacron motorisé, EM : les mêmes initiales qu’Escadron de la mort.

 

L'Écurie Le Cocq est un club avec un statut légal. D'après son bilan de 1972, lie comptait  quinze cents membres — non seulement des poliiers, mais également des politiciens  connus, des avocats, des indistriels... Ce même bilan accusait un solde positif considérable et révélait l'achat d'une grande ferme destinée à accueillir les menbres dans  leurs rencontres périodiques 10.

 

L'élimination physique des marginaux commence donc dans les années 1964-1965, mais  elle ne prend des dimensions nationales qu'en 1968-1969, où l'on compte des Escadrons  à Rio, dans la Baixada Fluminense, à Sâo Paulo, à Santos, le port de Sâo Paulo, à  Salvador de Bahia, à Victoria, capitale de l'État de Espirito Santo.

 

L'apparition de ces Escadrons s'est faite évidemment un peu au hasard de quelques  événements détonateurs. Ainsi, rien qu'à Sâo Paulo, on compte à la fin de 1968 quatre  Escadrons qui, au cours de l'année 1969, finissent par se grouper autour du commissaire Sergio Paranhos Fleury, devenu le chef principal de l'Escadron de la mort. Le  gouvernement fédéral et les gouvernements des États, devant des problèmes de  répression de plus en plus difficiles à résoudre, étant donné l'extension prise par les  mouvements révolutionnaires, paraissent avoir perçu l'intérêt potentiel des Escadrons de  la mort dans la lutte contre le « terrorisme ». On assiste alors à une campagne, promue  par les autorités, destinée à nier l'existence des Escadrons de la mort ; ou à donner d'eux  une image acceptable par l'opinion publique. Le gouverneur de Sâo Paulo, Abreu Sodré,  nia à plusieurs reprises l'existence de l'Escadron ; et le secrétaire de la Sûreté du  gouvernement de Guanabara, le général Luis França de Oliveira, alla même jusqu'à créer  un groupe composé par onze policiers « célèbres » de Rio, qu'il appela les « onze  hommes en or » (ressuscitant ainsi l'ancien « groupe des missions spéciales » créé en  1958 par le général Amaury Kruel), dans le but évident de donner, par la création de cet  Escadron « officiel », une couverture aux Escadrons « non officiels ».

 

L'opinion publique ne s'accommoda cependant pas facilement de cette situation. Et elle  manifesta. Une partie de la presse elle aussi manifesta, dans la mesure où la censure lui  permettait encore de manifester quoi que ce soit. Mais ce fut la répercussion internationale   de ces massacres (au mois de juillet 1970, l'Escadron de la mort de Sâo Paulo tua en une  seule nuit neuf marginaux. Cette nuit, par allusion à une autre nuit célèbre, fut appelée par  les policiers eux-mêmes « la Saint-Barthélémy ») qui força le ministre de la Justice,  Alfredo Buzaid, à ordonner l'ouverture d’une enquête 11 .

 

L'intention première de Buzaid était évidemment de calmer l'opinion publique ; mais cette  enquête obéissait cependant à un deuxième impératif, celui de se documenter sur les  activités de l'Escadron pour mieux le contrôler, ce dernier ayant acquis une autonomie  dangereuse vis-à-vis du gouvernement. (Phénomène typique des organismes de  répression qui utilisent des méthodes illégales avec la complicité mais sans l'approbation  formelle, évidemment, des autorités. Tels que la Gestapo ou la C.I.A., ces organismes  deviennent rapidement un État dans l’État.) Buzaid était disposé à sacrifier quelques-uns  des membres de l'Escadron, au cas où il y aurait un procès contre celui-ci, mais non les  chefs, comme Sergio Fleury ou Olintho Denardi qui, directeur du pénitencier Tiradentes de  Sâo Paulo, livrait des prisonniers à l’Escadron.

 

Pour Fleury, il existait une raison supplémentaire d’immunité depuis le milieu de l'année  1969 : à cette époque, lui et quelquesuns de ses hommes avaient été transférés au  DEOPS (police politique), où ses méthodes expéditives furent mises en pratique contre les  groupes révolutionnaires engagés dans la lutte armée depuis la création de l'Alliance de  libération nationale (ALN), fin 1968, par Carlos Marighella. Effectivement, quelques mois  après l'arrivée de Fleury au DEOPS, Carlos Marighella était attiré dans un guetapens et  abattu par Fleury et ses hommes, en plein centre de Sâo Paulo.

 

L'ouverture de l'enquête contre l'Escadron, au mois de juillet 1970, les accusations portées  contre lui par le procureur Hélio Bicudo, le mandat d'arrêt décrété à son nom, sa demande  à’habeas corpus rejetée, n'empêchèrent cependant pas le commissaire Fleury de se  maintenir à la tête du DEOPS pauliste et de poursuivre une collaboration de plus en plus  étroite avec le haut commandement de la 2" armée, siégeant à Sâo Paulo ; ni  d'assassiner, trois mois plus tard, dans une ferme de sa propriété, Joaquim Câmara  Ferreira, dit le Vieux, successeur de Marighella. 

 

Les manoeuvres des militaires et des autorités fédérales ellesmêmes, dans le but de  réduire à rien les accusations contre l’Escadron, sont clairement dénoncées dans le récit  d'Adérito Lopes. Ainsi que l'incroyable intervention du haut commandement de la e  armée exigeant le transfert des procès à la justice militaire, dans le seul but de créer un  conflit de juridictions et d'ajourner le plus possible le jugement des crimes de l'Escadron, selon la  volonté expresse du gouvernement fédéral.

 

Le plus étonnant ce fut cependant le fait que le procureur chargé de l'enquête, Hélio  Bicudo, principal personnage de ce livre, se soit refusé à collaborer avec les autorités de  Sâo Paulo et les autorités fédérales dans leurs manoeuvres destinées à sauver  l'Escadron, ne cessant de vouloir accomplir, à la manière d'un don Quichotte, sa tâche  jusqu'au bout, malgré les pressions du gouverneur pauliste, Abreu Sodré, du  gouvernement fédéral, des militaires et même celles, bien moins délicates, de la police ; et  malgré aussi les menaces de mort dont il fut l'objet pendant toute la durée de l’enquête.

 

Sans la traditionnelle préoccupation des dictatures de prêter à leurs décisions une certaine  apparence légale, ces accusations contre l'Escadron de la mort auraient sûrement été  enterrées et on n’en aurait plus entendu parler. Elles ne l'ont pas été, mais le jugement des crimes de l'Escadron n'a pas encore eu heu ; le procureur Hélio Bicudo a été détaché  de ses fonctions ; le commissaire Fleury continue toujours à la tête du DEOPS ; et le haut  commandement de la 2e armée, le général Airosa da Silva, affirme publiquement : « Le  commissaire Fleury est un homme d'honneur, d'une énorme intégrité morale, qui présente  un exceptionnel dossier de services rendus au pays. »

 

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 1 Caio PRADO, Junior, Evo/uçào Politica do Brasil, 5° édition, p. 22. c Bandeirante »,  c'est un nom à la connotation patriotique et même épique, crée pour caractériser les  chasseurs d'Indiens. Le mot fut choisi par le haut commandement de la 2" armée  lorsqu'elle voulut donner un nom à l’opération destinée à combattre la guérilla urbaine : «  Opération bandeirantes >. L’OBAN, comme elle fut aussi appelée, dut sa renommée au  fait qu'elle pratiqua la torture sur des centaines de militants de gauche.

 2 Parmi les nombreux livres mis à l'index se comptent L’ Historia militar do Brasil, du  général Nelson Werneck Sodré, et Historia Nova, de plusieurs auteurs. Les auteurs  d'Historia Nova furent inculpés d'attentat contre la sûreté de l'État.

 3 A sa place, une doctrine  plus bénigne s'est développée : le « mélange racial à  dominante blanche>.

 4 La Marine brésilienne, à tradition aristocratique, n'admet pas des gens de couleur dans  ses cadres. On n'en trouve pas davantage dans la magistrature, dans les conseils  d'administration des grosses entreprises ou dans la haute hiérarchie de la fonction  publique. A mesure que l'on gravit l'échelle sociale, la présence de Noirs va en diminuant,  jusqu'à disparaître complètement lorsqu'on approche du sommet.

 5 Cette région constitue le décor des romans les plus connus de Jorge Amado.

 6 Thème du livre de Euclides DA CUNHA : Os Sertoes.

 7 Voir Falta alguem em Nuremberg (Il manque quelqu'un à Nuremberg) de David NASSER.

 8 Nom donné aux habitants de Rio.

 9 Voir Torturas e Torturados de Mardo MOREIRA ALVES et Pau de Arara, Cahiers libres, Maspero.

 10 Les flèches indiquant la situation de cette ferme portent les deux initiales EM et le crhe  et les deux tibias croisés.

 11 Alfredo Buzaid, plusieurs autres ministres, des gouverneurs, dont Raimundo Padilha,  ainsi que le président du Sénat, Filinto Millier, le tortionnaire, avaient appartenu à l'Action  intégraliste, le parti fasciste brésilien des années trente.

 


 
     
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